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  Exposé Les bouts de bois de Dieu
 


EXPOSE SUR "L'aspect du colonialisme dans Les bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane


INTRODUCTION

Le temps du refoulement et des inhibitions a fait place à un autre âge : celui où l’homme colonisé prend conscience de ses droits et de ses devoirs d’écrivain, de romancier ou de conteur, d’essayiste ou de poète. La pauvreté, l’analphabétisme, l’exploitation de l’homme par l’homme, le racisme social et politique dont souffre l’homme de couleur noire ou jaune, le travail forcé, les inégalités, les mensonges, la résignation, les escroqueries, les préjugés, les complaisances, les lâchetés, les démissions, les crimes commis au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, voilà le thème de cette poésie indigène d’expression française… De plus en plus politique et littérature s’entre pénètrent et leur synchronisme se fait de plus en plus apparent dans les œuvres des représentants de la nouvelle école.

A ces quelques lignes de Dumas on peut ajouter Amé cesaire et autres. C’est sans doute dans ce courant littéraire qui declare son cris de cœur face aux méfait de la colonisation qu’on peut classer Les bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane.

 

I-                  PRESENTATION DE L’AUTEUR

 

A-   Biographie

 

Ousmane Sembène est né le 8 janvier 1923 à Ziguinchor en Casamance au Sénégal.  Après quelques années d’écoles primaires, il devient successivement pêcheur (comme son père), maçon puis d’ouvrier mécanicien. À 15 ans, il s’engage dans l’armée française. Au cours de la deuxième guerre mondiale, il participe aux campagnes d’Italie  et d’Allemagne. Fait prisonnier, il est libéré à Baden-Baden. Il revient au Sénégal en 1947, au moment de la grève des cheminots du Dakar-Niger.

Peu après, il retourne en France et s’adonne aux activités littéraires. Il rentre définitivement au Sénégal et s’installe au Dakar comme écrivain et travailleur manuel ; puis à partir de 1962 comme cinéaste. Il a écrit plusieurs romans et réalisé divers films et a obtenu différents prix et récompenses

Le 9 novembre 2006, quelques mois avant sa mort, il reçoit, à la résidence de l'ambassadeur de France à Dakar, les insignes d'officier dans l'ordre de la Légion d'honneur de la République Française.

Malade depuis plusieurs mois, il meurt à l'âge de 84 ans à son domicile à Yoff le 9 juin 2007. Il est inhumé au cimetière musulman de Yoff.

 

B-    Bibliographie

Sembène Ousmane a écrit :

             1956 : Le Docker noir, (Éditions Présence africaine), 2000, ISBN 2708702939

             1957 : Ô pays, mon beau peuple

             1960 : Les Bouts de bois de Dieu

             1962 : Voltaïque

             1964 : L'Harmattan

             1965 : Le Mandat

             1973 : Xala

             1981 : Le Dernier de l'Empire

             1987 : Niiwam, suivi de Taaw (Éditions Présence africaine)

             1964 : "Vehi-Ciosane, ou, Blanche-Genèse : Suivi du Mandat", Ed.: Société Nouvelle Présence africaine, 2000, ISBN 2708701703

 

C-    Filmographie

             1963 : Borom Sarret, court-métrage

             1963 : L’Empire songhay, court-métrage documentaire

             1964 : Niaye

             1966 : La Noire de... (Scénariste, réalisateur)

             1968 : Le Mandat (Mandabi) (scénariste, réalisateur)

             1970 : Taaw, court-métrage

             1971 : Emitaï (Dieu du tonnerre) (scénariste, réalisateur)

             1974 : Xala (scénariste, réalisateur)

             1976 : Ceddo (scénariste, réalisateur, acteur)

             1987 : Le Camp de Thiaroye (scénariste, réalisateur)

             1992 : Guelwaar

             2000 : Faat Kiné

             2003 : Moolaadé (scénariste, réalisateur)

 

 

I-                  PRESENTATION DE L’OUVRAGE

 

A-     Description de l’ouvrage

Le roman a été publié en 1960, l'année de l'indépendance de la plupart des états francophones. Il se déroule sous l'ère coloniale. La 3ème œuvre de Sembène repose sur une vielle tradition africaine: par superstition on ne compte pas les personnes vivantes, tout comme on n’indique pas le nombre exact d'enfants que l'on a, afin d'éviter que les esprits malins abrègent leur vie. On les désigne par l'euphémisme « les bouts de bois de Dieu », pour éloigner le mauvais sort. C’est ainsi également que les femmes se désignent entre elles dans le roman.

"Ne nous dénombre pas, s'il te plaît, dit la Séni en se levant précipitamment, nous sommes des Bouts-de bois-de-Dieu, tu nous ferais mourir." (p. 301)

C’est ainsi que l’auteur à désigne le roman par : « Les bouts de bois de Dieu »

Publier avec différentes couvertures, on retrouve généralement en première de page une marche de protestations. Sembène Ousmane fait un résumé succinct de l’œuvre au quatrième de couverture avec : «Ce roman, qui se déroule du Sénégal au Soudan (le Mali d'aujourd'hui), s'inspire de faits réels: la grève des cheminots du "Dakar-Niger", ces ouvriers noirs qui, entre eux, s'appellent les "Bouts de bois de Dieu". Ils veulent conserver les traditions, les lois du clan, les coutumes, mais le progrès - implacable - les pousse. Au long de la ligne de chemin de fer, d'innombrables personnages se croisent et se rejoignent : les Africains qui, tant que dure la grève, ont peur, peur du long silence des machines, et, surpris par ce mouvement, les Européens qui s'appliquent à conserver le prestige de la vieille Afrique. Mais au cœur de ces voix discordantes, de ces âmes déchirées, s'élève un amour de l'homme d'autant plus bouleversant qu'il est lucide. Respecter l'homme n'est pas chose aisée... ».

Détails sur le produit

Poche: 379 pages

Editeur : Pocket (26 novembre 2002)

Collection : Pocket

Langue : Français

ISBN-10: 2266131087

ISBN-13: 978-2266131087

 

B-    Contexte d’apparition du roman

 

*      Contexte historique

Le roman  Les bouts de bois de Dieu, du militant marxisme Sembène Ousmane, appartient au période coloniale qui se caractérise par la domination des Blancs sur les Noirs. L’intrigue est en effet centrée sur la fameuse grève des cheminots du Dakar-Niger. Ce mouvement, fait historique majeur, à durer du 10 Octobre 1947 au 19 Mars 1948. Il une description détaillée des motifs de la grève qui a duré 5 mois et 10 jours et dévoile les raisons qui poussent les cheminots à interrompre le travail.

  

*      Contexte littéraire

Ce roman socio-politique s’inscrit incontestablement au courant général du réveil des Africains au lendemain de la deuxième guerre mondiale. En effet, ce courant traduit la dénonciation des abus de la colonisation.

 

C-    Résumé de l’œuvre

Dans ce chef d'œuvre de la littérature africaine, l'auteur s'inspire d'un fait réel : la grève des cheminots du Dakar-Niger qui a eu lieu à Dakar et à Bamako, d'octobre 1947 à mars 1948. L'auteur dévoile les motifs qui ont poussé les cheminots à interrompre le travail durant cinq mois. Ils résultent tous de leur situation de travailleurs Africains. Ils sont désavantagés par rapport à leurs collègues Européens qui jouissent de privilèges sans commune mesure. Leurs revendications peuvent se résumer en quelques mots: augmentation de salaires, allocations familiales, vacances annuelles, retraites, et droit de créer leur propre syndicat. Ces revendications ont été élaborées à Thiès, « la ville du rail ». La ligne de chemin de fer dessert les grandes villes Dakar, Thiès, Bamako et Rufisque, qui deviennent les centres de la rébellion. Dakar est le centre administratif. C'est là que se prennent les décisions importantes. C'est également le siège de l'administration coloniale et des syndicats.

Le roman s'ouvre sur une scène au Mali dans laquelle les syndicalistes hésitent à engager un bras de fer avec les autorités coloniales, comme ils l’ont décidé. Les souvenirs de la grève de 1938 sont encore vivaces, car elle a coûté beaucoup de vies. À cet égard, Niakoro, la mère du principal protagoniste, Bakayoko, exprime ses inquiétudes et son scepticisme, car la grève de 1938 s'était soldée par un échec pour les ouvriers Africains.

Bakayoko, le meneur de la grève, avec qui l'auteur s'identifie, soutient moralement les grévistes et les appuie financièrement, au début, grâce aux dons du syndicat communiste français, la CGT.

 

À partir du moment où le chef de la voie ferrée refuse d’entamer des pourparlers avec les grévistes, les partis se raidissent dans leur attitude, à telle enseigne que les femmes se sentent obligées d'entrer en scène. Elles soutiennent les hommes et les enjoignent à ne pas rompre le mouvement de grève qu’ils ont commencé. Ce mouvement va atteindre son paroxysme avec la marche de protestation des femmes de Thiès à Dakar. Cette marche marque aussi le point fort du roman.

Par cette manifestation, les femmes obligent les Français et leurs acolytes, dont les chefs religieux et les hommes politiques du pays, à s'asseoir à la table des négociations et à accepter les revendications des grévistes.

« Au-dessus de leurs têtes, on pouvait lire les slogans suivants sur les pancartes:

« LES BALLES DES NAZIS N'ONT PAS FAIT DE DIFFÉRENCE ! »

« NOUS VOULONS LES ALLOCATIONS FAMILIALES ! »

« À TRAVAIL ÉGAL, SALAIRE ÉGAL!»

« RETRAITE POUR NOS VIEUX JOURS!»

« NOUS VOULONS DES LOGEMENTS!» (p.329)

La lutte des cheminots entraîne non seulement des bouleversements sociaux irréversibles dans le comportement des femmes, mais aussi dans les rapports de genre. Elle ébranle les fondements de la structure sociale traditionnelle. Ces changements apparaissent surtout dans la description du rôle des femmes, qui prennent activement part à la vie politique, à la « res politica », au sens noble du terme en s'engageant à fond dans cette manifestation. Elles le font pour l’avenir de leurs enfants. Finalement, ce sont elles qui prennent l’initiative de porter la grève en haut lieu.

Certes la faim, les privations concourent à développer entre elles un fort sentiment de solidarité et à renforcer les liens séculaires, mais leur détermination à lutter est sans faille. Elles surmontent leurs rivalités de femmes et de coépouses pour un idéal de justice. Les femmes des cheminots et celles de Thiès se solidarisent. Soutenus donc par leurs épouses, les grévistes organisent une marche et descendent sur Dakar, siège de l’administration coloniale.

La grève permet également aux grévistes de découvrir ceux qui sont prêts à combattre le système brutal d'oppression pour un idéal de justice et ceux qui cherchent à les démoraliser en essayant de les convaincre que les Blancs sont là par la volonté Divine.

La marche des femmes tout au long des 80 Kms qui séparent Thiès de Dakar est l'un des moments forts du roman. Cette mobilisation des masses symbolise, en fait, la lutte de tout « le continent noir». C'est le point culminant de la grève. Partis de Thiès, la ville du rail, les grévistes sont accueillis partout par une foule enthousiaste. Telle une marée humaine, ils déferlent sur les villes qu'ils traversent.

Aux portes de la capitale, l’une des protagonistes, Penda, s’effondre sous les balles de la police. Son martyr assombrit certes le mouvement de grève, cependant elle motive les grévistes à continuer la lutte. Finalement, les grévistes obtiennent gain de cause puisque l’administration est prête à engager des pourparlers et qu’elle accepte leurs revendications.

À travers Penda, la prostituée qui dirige le mouvement des femmes ou encore Maïmouna, l'aveugle, l'auteur montre la force que les femmes sont en mesure de déployer lorsqu'elles prennent en mains leur propre destinée. Il campe toute une galerie de femmes qui incarnent chacune ce qu'il appellera plus tard « l'héroïsme au quotidien».

Leur force se traduit également par la détermination dont elles font preuve et les moyens non-violents comme les chants patriotiques qu'elles utilisent pour se donner du courage. Avec les marcheuses et la petite Adj’ibibdji, qui symbolisent l'espoir et l'avènement d'une nouvelle ère, Sembène illustre de manière concrète que le processus de l'émancipation féminine avait déjà commencé durant la période coloniale.

 

II-               ETUDE DU « COLONIALISME DANS LES BOUTS DE BOIS DE DIEU »

 

A-   Définition

D’après le dictionnaire ‘’LAROUSSE DE LA LANGUE FRANCAISE’’ (Lexis), le colonialisme est une doctrine qui ne considère dans la colonisation que l’intérêt des colonisateurs. Quand Dictionnaire Larousse encyclopédique, c’est une doctrine qui vise à justifier l’exploitation de colonies par une nation étrangère. L’URL de référence en matière de définition et de recherche (www.wikipédia.com) le définit comme une doctrine ou une idéologie justifiant la colonisation entendue comme l'extension de la souveraineté d'un état étranger sur des territoires situés en dehors de ses frontières nationales. La notion intellectuelle du colonialisme est cependant souvent confondue avec la pratique même de la colonisation étant donné que l'extension de sa souveraineté par un état implique dans les deux cas la domination politique et l'exploitation économique du territoire annexé.

 

 

A-   Manifestation de la colonisation dans le roman

Les blanc s’imposaient en maîtres absolus et inculquent le complexe d’infériorité aux ouvriers noirs, par diverses intermédiaires. L’un de ces malheureux apôtres, c’est El Hadji Mabigué pour qui la supériorité écrasante des Blancs relève purement et simplement de la volonté de Dieu :

                « Crois-tu réellement que les toubabs cèderont ? … Tout ici leur appartient : l’eau que nous buvons, les boutiques et les marchandises… Et puis nous n’avons pas à lutter contre la volonté divine… (Dieu) a assigné à chacun son rang, sa place et son rôle : il est impie d’intervenir. Les toubabs sont là, c’est la volonté de Dieu.  Nous n’avons pas à nous mesurer à eux car la force est un don de Dieu et Allah leur en a fait cadeau » (p .83).

Le même refrain revient dans les sermons des  « guides spirituels » des imams et des prêtes des différents croyances qui démoralisent systématiquement les grévistes en déclarant :

                « Nous ne sommes pas capables de créer le moindre objet utile, pas même une aiguille, et nous voulons nous heurter aux toubabs qui nous ont tout apporté ? C’est de la démence ! Vous feriez mieux de remercier Dieu de nous avoir apporté les toubabs qui adoucissent notre vie par leurs inventions et leurs bienfaits » (p. 318).

Et aussi à travers ses propos du commentateur :

                « Tout dépend ait d’eux, depuis l’usine de purification jusqu’au moulinet de la pompe en passant par le labyrinthe des conduits » (p. 111).

Le complexe de supériorité du blanc est incarné par Dejean, comme le soulignent ces mots du commentateur :

                «Lui, Dejean n’était pas un employeur, il exerçait une fonction qui reposait sur des bases naturels, le droit à l’autorité absolue sur des êtres dont la couleur de leur peau faisait non des subordonnés avec qui l’on peut discuter, mais des hommes d’une autre condition, inférieure, vouée à l’obéissance sans conditions (pp. 274-275).

 Par ces mots, l’auteur dénonce le racisme dont fait montre les patrons blancs.

Le même complexe de supériorité amène les  Blancs à considérer les Noirs comme d’éternels enfants :

                « Ce sont des enfants qui veulent apprendre à marcher touts seuls, il faut leur donner la main » (p. 261),

répond Edouard à Victor. Et c’est ce qui explique l’optimisme excessif qu’affiche Dejean au début de la grève quand il déclare :

                « Les Noirs, j’en fais mon affaire… N’ayez crainte, ce sera comme la dernière fois » (p. 59).

Et un peu plus loin :

                « Je connais les Noirs d’ici. Dans quelques jours ; il y aura déjà qui voudrons reprendre » (P. 60).

Dans ce groupe de colons racistes, Isnard est l’un des premiers à expérimenter, au-delà des préjugés, la  maturité des noirs en matière syndicale. Devant la résistance opiniâtre des grévistes, il change d’opinion. La promesse d’une promotion, la  corruption, la philanthropie constituent autant d’appâts qu’à maintes reprises, il essaie vainement  sur les ouvriers. Et pas plus que le chantage des policiers n’eut du succès auprès de Ramatoulaye  lors de l’affaire « Vendredi », Isnard ne réussit, à sa grande surprise, à corrompre Doudou. Ces échecs cuisants des Blancs équivalent en fait à des victoires partielles des Noirs, qui font comprendre que désormais ils ne sont plus ce qu’ils avaient paru jusqu’ici.

Déranger cet état de choses, c’est remettre en cause l’ordre établi avec tout ce qu’il comportait de privilèges et de vies faciles pour les uns, d’exploitations et de contraintes pour les autres, jusque-là considérés généralement comme des êtres infra-humains.

Le colonialisme a engendré de nouvelles institutions dans le roman. Ainsi,

Le mépris ou l’indifférence des Blancs envers les coutumes et les institutions africaines amène progressivement  les Noirs eux-mêmes à en rougir, puis à les abandonner parfois, pour adopter celles de l’Occident :

                « Ils m’ont dit que devant la loi des toubabs, je ne suis pas mariée, raconte Arame à N’Deye Touti. Le mariage du ‘chemin de Dieu’ (mariage religieux) ne compte pas. C’est comme si je vivais en concubinage avec mon mari…Il parait que je dois aller à la mairie et au bureau de l’Etat-major. On m’a donné des papiers à remplir » (pp. 102-103)

Ainsi, le mariage, institutions les plus vénérables chez les Africains, devient un simple contrat sur papier !

N’Deye Touti, fausses évoluée, se distingue des autres femmes par le mépris des coutumes ancestrales et des gens de sa races, à cause de leur « absence de civilisation » (p. 99 - 100 – 101). Mais une forte majorité de Noirs se révoltent contrent la destruction du patrimoine ancestral :

                « Homme, s’écrie quelqu’un lors du jugement de Diara, je sais aussi que les toubabs nous ont volé jusqu’au droit d’avoir une prison » (p. 152).

De son coté, Bakayoko déclare avec indignation :

                « On refuse ce que nous demandons sous prétexte que nos mères et nos femmes sont des concubines, nous-mêmes et nos fils des bâtards » (p. 287).  

 En fait, la prétendue civilisation occidentale dont on vante la supériorité aux yeux des Noirs cachent des tares innombrables.  Pour ne citer qu’un exemple, il faut reconnaitre que l’honnêteté morale ne brille guère chez eux qui se targuent de vouloir élaborer un autre modèle éthique. Les conseils d’Edouard à monsieur Pierre, le nouveau venu, sont significatifs à cet égard :

                « Croyez-moi, à la colonie, un coup de piston vaut mieux que vingt ans de travail. Demain, c’est Edourd qui va représenter la maffia auprès des nègres » (p. 260).

Le « Vatican », résidence des colons blancs, se caractérise, pour le moins, par son cynisme. Afin d’apaiser Isnard, pris de remords après son double homicide, Victor dit :

                « N’y pense plus personne ne ta vu, ça va s’oublier... » (p. 255).

 Et quand Victor  et Isnard se proposent « d’accompagner Leblanc chez lui » parce que ces propos deviennent trop gênants, Béatrice murmure à Pierrot :

                « Ainsi finisse les imbéciles » (p. 263).

C’est dire que ce monde « civilisé » représente en réalité une jungle ou, selon le mot de Leblanc, une maffia au sein de laquelle règne la loi séculaire de l’homo homini lupus  (l'homme est un loup pour l'homme).

La ville et ses multiples visages

La ville coloniale frappe l’observateur par sa structure même. En fait, il ne s’agit pas d’une ville unie, mais de deux agglomérations juxtaposées comme l’indique la structure biface de Thiès. De la ville indigène, ironiquement dénommée « cité », l’auteur fixe ces images :

                « Des taudis, soupentes branlante, des tombeaux renversés, des tapâtes en tiges de mil ou de bambous, des piquets de fer, des palissades à moitié  écroulées. Thiès : un immense terrain vague ou s’amoncellent tous les résidus de la ville, des pieux, des traverses, des roues de locomotives, des fûts rouillés, des bidons défoncés, des ressorts de sommiers, des plaques de tôle cabossées et lacérées puis, un peu plus loin, sur le sentier de chèvres qui mène vers Bambara, des monceaux de vieilles boîtes de conserves, des amas d’ordure, des monticules de poteries cassées, d’ustensiles de ménages, des châssis de wagon démantibulés, des bloc-moteurs ensevelis sous la poussière, des carcasses de chats, de rats, de poulets dont le charognard se dispute des rares lambeaux. Thiès : au milieu de cette pourriture, quelques maigres arbustes, bantamarés, tomates sauvages, gombos, bisades, dont les femmes récoltaient les fruits pour boucher le budget familial. Là des chèvres et des moutons aux côtes pelées, à la laine tressée d’immondices, venaient brouter – brouter quoi ?- L’air ? Des gosses nus, perpétuellement affamé promenaient leurs omoplates saillantes et leurs ventres gonflés ; ils disputaient aux vautours ce qui restait des charognes. Thiès : la zone où tous, hommes, femme, enfants avaient des visages couleur de terre » (pp. 35-36).

Le contraste est criant avec la ville blanche, épanouie, rayonnante :

                Toutes semblables avec leurs toits de série, leurs pelouses vertes bien entretenues, leurs allées ratissées, leurs perrons que ceinture une balustrade de ciment, les villas des employés blancs de la Régie s’alignaient pour former un quartier bien à part de la ville que Sahib avait un jour baptisé, sans que l’on sût pourquoi, le Vatican » (p. 253).

Au sous-développement économique de la ville s’ajoute un sous-développement intellectuel, selon les critères européens. Beaucoup de gens sont encore analphabètes.  Ainsi, pour recruter un magasinier, il faut insérer dans le journal un avis requérant les «  des Africains qui savent lire et écrire ». Par ailleurs, on constate que des hommes qui ignorent la lecture et l’écriture occupent des postes importants : c’est le cas de Dramé, sous-chef d’équipe. Et parmi les grévistes délégués avec la direction, une bonne moitié ne sait pas lire. D’où, par exemple, le désarroi des grévistes lorsque Daouda leur annonce sa démission :

                « Nous avons encore besoin de toi. Il n’y en a pas tant que ça, parmi nous, qui savent lire et écrire ! » (pp. 321-322).

L’analphabétisme est encore plus accentué chez les femmes - c’est d’ailleurs dans tous les domaines qu’elles accusent du retard par rapport aux hommes. Arame supplie sa camarade N’Deye Touti de rédiger pour elle une lettre à son mari.  Aux femmes plus-âgées ; il faut un interprète quand la police se présente pour enlever Ramatoulaye et la conduire au commissariat. Bref, dans cet univers d’illettrées, trois personnes seulement font exception : la petite Ad’jibid’ji, Penda, et surtout N’Deye Touti.  

 

CONCLUSION

Sous la colonisation, de Dakar à Bamako, en passant par Thiès, les cheminots africains se mettent en grève pour obtenir les mêmes droits que leurs collègues blancs.

S'engage une lutte âpre pour la dignité, contre l'injustice, le racisme. Elle sera ponctuée de violentes répressions, de morts, de souffrances extrêmes. Les blancs n'étant pas prêt à céder, iront jusqu'à priver certaines régions d'eau courante. Le récit de cette grève est épique, il atteint des sommets dramatiques et tragiques parfois insupportables. Sembène Ousmane fait œuvre de mémoire et rend hommage à cette lutte avec un lyrisme de l'action qui la rend vivante et présente.
Les enjeux d'une Afrique à la croisée des chemins se révèlent derrière les dialogues bien sentis, les pensées des personnages emblématiques. Les grands thèmes de la littérature Africaine sont au rendez-vous, la problématique de la décolonisation, la rencontre de la modernité et des sociétés traditionnelles, le difficile écartèlement entre l'instruction et les coutumes, la conquête de la dignité noire, l'indépassable présence de Dieu et de la religion.

Ce roman de critique sociale, qui a pour arrière-plan un événement historique, remet en question le système colonial. Le caractère authentique des personnages et le style engagé de l’auteur en font un chef-d'œuvre des Belles Lettres africaines.

 

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